extrait:
"Je sais et j'ai les preuves. Je sais comment naissent les affaires et d'où vient leur odeur. L'odeur du succès et de la victoire. Je sais à travers quoi transpire le profit. Je le sais. Et la vérité de la parole ne fait pas de prisonniers, elle dévore tout et tout lui sert de preuve. [...] Je sais et j'ai les preuves. Je sais à quel moment les pages des manuels d'économie s'effacent, et je connais l'endroit où leurs chiffres se transforment en biens: matière, temps et contrats. Je sais. Les preuves ne sont cachées dans une aucune clé USB enfouie dans le sol, je n'ai pas de vidéos compromettantes dissimulées dans le garage d'un inaccessible village de montagne, je ne possède pas de documents photocopiés des services secrets. Les preuves sont irréfutables parce qu'elles sont partiales, filmées avec les yeux, dites avec les mots et habitées par les émotions qui ont rebondi sur le bois et le métal des constructions. Je vois, j'entends, j'observe, je parle et de cette façon je témoigne, un vilain mot qui a encore un sens quand il murmure "C'est faux" à l'oreille de ceux qui se laissent bercer par la ritournelle du pouvoir. La vérité est partiale, si elle se laissait réduire à une formule indiscutable ce serait de la chimie. Je sais et j'ai les preuves. Et donc je raconte. Cette vérité.
J'essaie toujours de calmer cette anxiété qui s'empare de moi quand je marche, chaque fois que je monte un escalier, que je prends un ascenceur, que j'essuie mes chaussures sur un paillasson et que je franchis le seuil d'une porte. Je ne peux m'empêcher de ressasser éternellement la façon dont ont été construits maisons et immeubles. Et si j'ai quelqu'un à qui parler, j'ai du mal à me retenir, à ne pas raconter comment on empile étages et balcons jusqu'au toit. Je ne suis pas saisi par un écrasant sentiment de culpabilité ni par le besoin de me racheter aux yeux de ceux qu'on a effacés de la mémoire historique, j'essaie plutôt d'interrompre le mécanisme brechtien que j'ai développé et qui consiste à penser aux mains et aux pieds de l'histoire. C'est-à-dire aux assiettes vides qui ont conduit à la prise de la Bastille plutôt qu'aux discours des Girondins et des Jacobins. Je n'arrive pas à ne pas y penser. C'est toujours mon défaut. Comme si en regardant un tableau de Vermeer, on pensait à celui qui a mélangé les couleurs, tendu la toile sur le châssis et assemblé les boucles d'oreilles en perle au lieu de contempler le portrait. Une vraie perversion. Quand je vois une rampe d'escalier, je ne peux vraiment pas ne pas penser au cycle qui suit le ciment, et si j'observe une rangée de fenêtres, ça ne chasse pas de mon esprit l'image d'un échafaudage qu'on dresse.
Je ne peux faire comme si de rien n'était. Je ne peux pas regarder le papier peint sans imaginer la truelle et le mortier. Peut-être a-t-on un rapport singulier, unique, avec certaines substances lorsqu'on est né sous certaines latitudes. La même matière est vue de façon différente dans chaque lieu. J'imagine qu'au Qatar l'odeur du pétrole et de l'essence stimule des sensations et des saveurs qui évoquent des villas luxueuses, des limousines et des lunettes de soleil. Mais, à Minsk, la même odeur acide de carbone fossile fait penser à des faces noires, à des fuites de gaz et à des villes enfumées et, en Belgique, à l'odeur d'ail des Italiens ou à celle d'oignon des Maghrébins.
Dans le sud de l'Italie, c'est la même chose pour le ciment. Le pétrole du Sud. Tout vient du ciment. Aucun empire économique fondé dans le sud de l'Italie ne s'est construit sans passer par le bâtiment: marchés publics, appels d'offres, carrières, béton, ciment, mortier, briques, échafaudages, ouvriers. C'est le quotidien du chef d'entreprise italien. Celui qui n'a pas bâti son empire sur le béton n'a aucune chance. C'est le chemin le plus court pour faire de l'argent le plus vite possible, gagner la confiance des gens, embaucher du personnel à temps pour les prochaines élections, distribuer des salaires, accaparer les financements, afficher son visage sur la façade des immeubles en construction.
Le talent du bâtisseur, c'est d'être à la fois un intermédaire et un véritable rapace. Il a une patience de bénédictin lorsqu'il faut accomplir des formalités bureaucratiques, supporter des attentes interminables, empiler les autorisations qui se déposent lentement, comme des sédiments. Et les capacités du rapace, qui plane au-dessus de terrains insignifiants puis les obtient pour deux sous et les met de côté jusqu'à ce que chaque centimètre, le moindre trou, puisse être revendu à un prix astronomique. L'entrepreneur rapace sait coment se servir de son bec, et de ses serres. Les banques italiennes prêtent sans compter aux entreprises du bâtiment, on pourrait même dire qu'elles n'existent que dans ce but. Et quand une de ces entreprises ne vaut rien, si ce qu'elle va construire n'est pas une garantie suffisante, alors il y aura toujours quelqu'un, un ami, pour se porter caution. La solidité du béton et de la brique est la seule réalité que les banques italiennes connaissent. Recherche, agriculture et artisanat sont pour les directeurs de banques des terres inconnues, d'autres planètes, qui n'obéissent pas à la loi de la gravité. Pièces, étages, carreaux, prises téléphoniques et électriques: voilà les seules réalités qu'elles admettent. Je sais et j'ai les preuves.
Je sais comment à été construite la moitié de l'Italie. Plus de la moitié. Je connais les mains, les doigts, les plans. Et le sable. Le sable qui a bâti immeubles et gratte-ciel. Quartiers, parcs, villas. A Castelvolturno, personne n'a oublié les interminables files de camions qui emportaient le sable de la rivière Volturno. Des camions traversant ces zones les uns derrière les autres, sous le regard d'agriculteurs qui n'avaient jamais vu de tels monstres de métal et de caoutchouc. Ces paysans étaient parvenus à rester, ils résistaient, n'émigraient pas, et on leur prenait tout, juste sous leur nez. A présent ce sable se trouve dans les murs d'immeubles de Varèse, d'Asiago, de Gênes ou des Abruzzes. Ce n'est plus la rivière qui se jette dans la mer, mais la mer qui envahit la rivière. Maintenant on pêche des bars, dans le Volturno, et il n'y a plus d'agriculteurs. Privés de terres, ils se sont mis à élever des bufflonnes, et après les bufflonnes ils ont monté de petites entreprises de construction en embauchant les jeunes Nigérians ou Sud-Africains qui travaillaient comme saisonniers, et quand ils ne se sont pas associés aux entreprises des clans, ils ont trouvé une mort précoce. Je sais et j'ai les preuves.
Les entreprises d'extraction sont autorisées à prélever des quantités minimes, mais elles éventrent et dévorent des montagnes entières. Des montagnes et des collines en miettes, transformées en ciment, qu'on retrouve partout. De Tenerife à Sassuolo. La déportation des choses a suivi celle des hommes. J'ai rencontré don Salvatore dans une trattoria de San Felice a Cancello. Le vieux chef de chantier était une sorte de cadavre ambulant, il n'avait pas plus de cinquante ans mais en faisait quatre-vingts. Il m'a raconté que pendant dix ans son travail consistait à répartir dans les bétonneuses les poussières de fumées industrielles. Grâce à l'intervention des clans, on se sert du béton pour faire disparaître les déchets, ce qui permet aux constructeurs de répondre aux appels d'offres en proposant des prix dignes d'entreprises chinoises. Et les garages, les murs et les étages sont désormais porteurs de poisons. Il ne se passera rien, jusqu'au moment où un ouvrier, sans doute maghrébin, inhalera les poussières et crèvera quelques années plus tard, persuadé que le destin est seul responsable de son sort.
Je sais et j'ai les preuves. Les entrepreneurs italiens qui gagnent viennent du béton. Ils font eux-mêmes partie du cycle du béton. Je sais qu'avant de se transformer en séducteurs de mannequins, en propriétaires de yatchs, en conquérants des marchés financiers, en magnats de la presse, avant tout ça et derrière tout ça il y a le béton, les sous-traitants, le sable, la pierre, les fourgonnettes remplies d'ouvriers qui travaillent la nuit et disparaissent au lever du jour, les échafaudages pourris, les polices d'assurance bidon. C'est sur l'épaisseur des murs que reposent les fleurons de l'économie italienne. On devrait changer la Constitution, écrire que la République italienne repose sur le béton et sur les entreprises du bâtiment. Ce sont eux, les vrais pères fondateurs. Pas Ferruccio Parri. Pas Luigi Einaudi. Ni Pietro Nenni. Et pas davantage le commandant Valerio. Ce sont eux, les spéculateurs immobiliers, qui ont sauvé l'Italie plongée dans le krach Sindona et condamnée sans appel par le FMI. Cimenteries, marchés, immeubles et quotidiens. C'est dans le bâtiment qu'échouent les affiliés qui changent de cap. Après une carrière de tueur, de racketteur ou de sentinelle, on va dans la construction ou la collecte des ordures. Au lieu de montrer des films ou d'organiser des débats à l'école, il serait intéressant de faire faire aux futurs jeunes camorristes la tournée des chantiers, pour leur montrer ce qui les attend. Si la mort et la prison les épargnent, ils finiront sur un chantier, vieux, crachant du sang et de la chaux. Pendant que les entrepreneurs et les hommes d'affaires que les parrains croyaient manipuler recevront des commandes millionaires. Le travail, on en meurt. Sans cesse. La rapidité des constructions, la nécessité d'économiser sur la sécurité et de passer outre le respect des horaires. Un rythme inhumain, 9 à 12h par jour, samedi et dimanche compris. Payé 100 euros la semaine, plus une prime en cas de travail de nuit ou le dimanche, 50 euros toutes les 12h. Les plus jeunes font même jusqu'à 15h d'affilée. En prenant de la coke, au besoin.
Quand quelqu'un meurt sur un chantier, un mécanisme bien rodé se met en place. On emporte le corps sans vie et on simule un accident de la route: on le met dans une voiture qu'on précipite du haut d'un talus ou d'un fossé, sans oublier d'y mettre le feu avant, et la somme que verseront les assurance sera remise à la famille pour solde de tout compte. Il n'est pas rare qu'en mettant en scène le faux accident les simulateurs se blessent eux-mêmes grièvement, surtout s'il faut percuter un mur en voiture, avant de faire brûler celle-ci avec le cadavre à l'intérieur. Quand le chef de chantier est présent, tout se passe bien. Mais quand il n'est pas là, les ouvriers sont souvent pris de panique. Alors on prend le blessé grave, presque mort, et on le dépose en bordure d'une route qui conduit à l'hôpital. On passe en voiture, on abandonne le corps et on disparaît. Quand on a vraiment des scrupules, on apelle une ambulance. Quiconque participe à une telle opération, abandonner un corps ou le faire disparaître, sait que les autres feront la même chose pour lui s'il devait se fracasser contre le sol ou s'embrocher sur quelque chose. On sait avec certitude qu'en cas de danger le collègue qu'on croit le plus proche nous portera d'abord secours pour se débarrasser de nous puis nous donnera le coup de grâce. Sur les chantiers il règne donc un climat de méfiance. Un collègue peut très vite se changer en bourreau, de même qu'on peut devenir le sien. Non pas nous faire du mal, mais nous laisser crever en nous abandonnant sur un trottoir, ou mettre le feu à la voiture où il nous aura chargé. Tous les entrepreneurs du bâtiment le savent. Et les sociétés venues du Sud offrent les meilleurs garanties. Elles travaillent, disparaissent et résolvent tous les problèmes sans faire de bruit.
Je sais et j'ai les preuves. Et les preuves ont un nom. En 7 mois, sur des chantiers au nord de Naples, 15 ouvriers sont morts. Tombés, pris sous une pelle mécanique, écrasés par une grue que pilotait un collègue épuisé par des heures de travail. Il faut faire vite. Même si les chantiers durent des années. Les sous-traitants doivent rapidement laisser leur place à d'autres. Prendre l'argent, plier les gaules et aller voir ailleurs. Plus de 40% des entreprises du bâtiment qui opèrent en Italie sont originaires du Sud. Agro Aversano, région de Naples, de Salerne. Au sud, on peut encore bâtir des empires et élargir les mailles de l'économie, car le processus d'accumulation primaire du capital n'a pas encore atteint son point d'équilibre. Au sud, des Pouilles à la Calabre, il faudrait mettre des panneaux souhaitant la bienvenue aux entrepreneurs qui veulent se lancer dans la course au béton et, quelques années plus tard, faire leur entrée dans les salons romains et milanais. Un "Bienvenue" plutôt ironique, car il y a foule, et très peu parviendront à se sortir des sables mouvants.
Je sais. Et j'ai les preuves. Et les nouveaux constructeurs, les patrons de banques, les propriétaires de yatchs, les rois des magazines people, maris ou compagnons de pouffiasses, dissimulent l'origine de leurs profits, peut-être ont-ils encore une âme. Ils ont honte de dire d'où vient leur argent. Aux Etats-Unis, leur modèle, quand un entrepreneur devient une référence, lorsqu'il conquiert la gloire et le succès, il n'est pas rare qu'il convoque analystes et jeunes économistes pour leur expliquer comment il en est arrivé là, quel talent il possède. Ici, c'est seulement le silence. L'argent n'est rien d'autre que de l'argent. Et les entrepreneurs à succès qui viennent de l'Aversano, une terre malade de camorra, répondent sans vergogne à ceux qui les interrogent: "J'ai acheté à 10 et revendu à 300." On dit parfois qu'au sud on peut vivre comme au paradis. Il suffit de fixer le ciel et de ne jamais, jamais se risquer à regarder en bas. Mais c'est impossible. A force d'être privé de toute perspective, on n'a même plus d'espace où poser les yeux. Partout on rencontre des balcons, des greniers, des mansardes, des immeubles, des tours enlacées, des quartiers enchevêtrés. Ici on n'a pas peur que le ciel nous tombe sur la tête. Ici on s'enfonce. On plonge. Car il y a toujours un abîme au fond de l'abîme. Et donc, quand je monte des marches, quand je traverse une pièce, je n'arrive pas à ne pas sentir.
Parce que je sais. C'est une perversion. Et quand je me retrouve au milieu des vainqueurs, des meilleurs entrepreneurs, je me sens mal. Même si ces messieurs sont élégants, parlent d'un ton calme et votent à gauche. Je sens l'odeur de la chaux et du béton que dégagent leurs chaussettes en fil d'Ecosse, leurs boutons de manchette Cartier, leurs bibliothèques bien remplies. Je sais. Je sais qui a construit mon pays et qui le construit aujoud'hui encore. Je sais que ce soir un train quittera Reggio de Calabre, s'arrêtera à Naples à minuit et quart, puis repartira pour Milan. Il sera plein. Et à la gare, les fourgonnettes et les Fiat Punto sales viendront chercher les jeunes ouvriers qui doivent travailler sur de nouveaux chantiers. Une émigration qui ne se fixe pas, que personne n'étudiera ni ne prendra en compte puisqu'elle ne laisse de trace que dans la poussière et la chaux, seulement là. Je sais quelle est la véritable Constitution de mon temps et d'où vient la richesse des entreprises. Je sais dans quelle mesure chaque pilier est fait du sang des autres.
Je sais et j'ai les preuves. Et je ne fais pas de prisonniers. "
livre de Roberto Saviano.
parce que c'est la première fois que je pleure devant un livre. que je pleure sans pouvoir m'arrêter.



